Ouvrir la Science

Accès à la littérature scientifique : des inégalités encore inacceptables

AshTproductions / Shutterstock

L’accès à des informations de qualité est essentiel pour assurer le progrès scientifique et le développement. L’accès à l’information afin de faciliter des soins de santé adéquats est également considéré comme un droit de l’homme.

Cependant, selon les disciplines scientifiques, entre 60 % à 80 % des articles scientifiques sont disponibles uniquement sur abonnement payant sur les sites web des éditeurs. Pour les chercheurs et cliniciens, l’accès à ces articles est donc dépendant du fait que leurs institutions aient souscrit et payé ces abonnements.

Des accès inégaux à la littérature scientifique à travers le monde

Nous avons évalué les inégalités d’accès à la littérature scientifique dans des institutions de recherche de 27 pays, dans le domaine de l’ophtalmologie. En nous basant sur la littérature existante, nous avons évalué que le nombre d’articles accessibles via un abonnement payant auxquels les chercheurs en biologie ou en médecine doivent accéder annuellement pour se documenter de manière satisfaisante est de l’ordre de 115, puis montré que dans les 27 institutions incluses dans notre étude, les chercheurs peuvent accéder en moyenne à seulement 54 de ces articles, soit moins de la moitié.

Cette valeur moyenne cache des disparités énormes : certains chercheurs et cliniciens ont accès à très peu de ces articles, voire aucun, notamment dans des pays à faibles revenus ; tandis que d’autres ont accès à près de 95 % des articles.

Proportion de textes intégraux d’articles sur abonnement disponibles pour chacune des 27 institutions incluses dans l’étude.
Christophe Boudry et collaborateurs/Peer J, CC BY

Ces inégalités d’accès montrent que de nombreuses institutions de recherche sont incapables de souscrire les abonnements aux revues nécessaires afin que leurs chercheurs puissent pratiquer une recherche de qualité. Elles sont sérieusement entravées par les restrictions budgétaires et le manque d’intérêt et de moyens des états pour soutenir la recherche et l’accès aux ressources scientifiques.

Pour accéder aux articles qui leur manquent, les chercheurs et cliniciens peuvent utiliser des moyens alternatifs légaux : recherche de l’article sur Internet ou en demandant directement aux auteurs des copies de l’article (dénommées demande de « tirés à part »). Ces méthodes alternatives permettent d’augmenter le pourcentage moyen d’articles auxquels il leur est possible d’accéder : environ 64 %, réduisant les inégalités d’accès sans les faire disparaître, car un nombre relativement important de chercheurs ont encore seulement accès à moins d’un tiers des articles sur abonnement.

Des accès insuffisants aux articles sur abonnement qui incitent à recourir à des moyens illégaux

Face à cette situation encore trop souvent défavorable, beaucoup de chercheurs dans le monde n’hésitent pas à recourir à des moyens illégaux, en particulier en utilisant le site Sci-Hub. Celui-ci permet de télécharger un nombre important d’articles scientifiques disponibles sur abonnement. Nos données montrent que l’utilisation complémentaire de ce site illégal permet aux chercheurs et cliniciens d’accéder à une fraction satisfaisante des articles sur abonnement dont ils ont besoin, 95,5 % en moyenne, réduisant de fait drastiquement les inégalités d’accès entre chercheurs. Ces données montrent que Sci-Hub peut aider les chercheurs et cliniciens en ophtalmologie travaillant dans des institutions ou des pays moins favorisés en leur permettant d’obtenir les informations essentielles dont ils ont besoin pour répondre de manière appropriée aux besoins de soins des patients. Sans cette option, ils ne seraient pas en mesure de faire face aux exigences de leur profession.

Un remède pire que le mal ?

L’utilisation de Sci-Hub est cependant loin d’être une solution satisfaisante : d’une part son utilisation est rigoureusement interdite dans la plupart des pays du monde (incluant la France). D’autre part, ce site pourrait perturber l’ensemble du système de publication académique, car il nuit aux éditeurs en raison des pertes de profits générées par son utilisation. Afin de limiter ces pertes, les éditeurs pourraient être tentés d’augmenter le prix de leurs abonnements, entraînant très probablement une réduction du nombre d’abonnements, avec pour effet d’accentuer encore les inégalités.

Les éditeurs pourraient également généraliser le modèle de la « voie dorée » du libre accès : dans ce modèle de publication, les articles sont accessibles librement sur le site de l’éditeur sans qu’il soit nécessaire de souscrire un abonnement, mais les auteurs doivent le plus souvent payer des frais de publication dont le montant peut atteindre plusieurs milliers d’euros. Ce modèle de l’auteur-payeur s’oppose directement au modèle lecteur-payeur des revues accessibles via un abonnement. Une généralisation de la voie dorée s’accompagnerait hélas très certainement d’une augmentation importante du montant des frais de publication payés par les auteurs afin compenser la baisse du nombre d’abonnements souscrits, dans l’objectif de maintenir les revenus des éditeurs. Ceci aurait pour conséquence immédiate de générer de nouvelles inégalités entre les auteurs qui ont les fonds pour payer ces frais de publication et ceux qui n’en ont pas, et ceci malgré l’existence d’éditeurs accordant des remises ou même la gratuité aux auteurs se situant dans les pays les moins favorisés (les critères pris en compte par les éditeurs pour accorder ces remises ou la gratuité des frais de publication se basent sur des paramètres socio-économiques tels que l’index de développement humain du pays des auteurs ou l’appartenance à la catégorie des pays à revenu faible ou intermédiaire). Les auteurs se situant dans ces pays les moins favorisés pourraient alors voir émerger une nouvelle barrière financière infranchissable pour publier leurs travaux de recherche dans les revues ne proposant pas ces remises. De plus, ce modèle favorise l’existence d’éditeurs prédateurs, dont l’objectif majeur est de générer des profits en publiant des articles à la seule condition que les auteurs payent les frais de publication demandés, sans se soucier de critères de sélection, de qualité, ou d’intégrité scientifique.

Certains éditeurs ont réagi en intentant des poursuites pénales contre Sci-Hub afin de tenter de fermer ce site. Jusqu’à présent, ces tentatives ont échoué, et il est probable que les futures tentatives aboutiront au même résultat. Il semble que Sci-Hub cessera de fonctionner uniquement si et quand les conditions qui le rendent indispensables à beaucoup de chercheurs et cliniciens pour se documenter disparaîtront.

Quelles solutions alors ?

Pour cela plusieurs voies peuvent être empruntées. Par exemple, il serait possible inclure plus de pays dans les programmes d’aides internationales, comme le programme HINARI de l’Organisation mondiale de la santé, qui offre un accès en ligne gratuit ou à très faible coût à la littérature biomédicale à des institutions sans but lucratif dans les pays à revenu faible ou intermédiaire.

Il serait également possible d’augmenter la fraction des articles consultables en libre accès (40 % environ en biologie/médecine) en promouvant davantage l’archivage des articles dans des archives ouvertes, par exemple en France HAL, et en mettant en place des politiques internationales, nationales et institutionnelles en matière de libre accès, comme cela a été fait récemment en Europe sous la forme du Plan S, en France avec la loi pour une République numérique et la mise en place du Comité national pour la science ouverte en 2019.

La mise en œuvre de services offrant un accès par abonnement individuel à tous les articles de toutes les bases de données à un prix « abordable » pour la plupart des scientifiques du monde entier, comme cela a déjà été fait dans d’autres domaines, en particulier celui de la musique, pourrait également être une piste à explorer.

En tous cas, quelles que soient les solutions choisies, il est urgent que la communauté scientifique, ainsi que les décideurs, se mobilisent de manière encore plus importante pour limiter les inégalités d’accès à la littérature scientifique dans le monde décrites dans cet article, et qui prennent une résonnance toute particulière en cette période d’épidémie de COVID-19. Cette crise, espérons-le, aura pour conséquence d’accélérer la prise de conscience du besoin impérieux de lever toutes les barrières à l’accès à l’information scientifique dans le monde.

Remarque : Les lecteurs doivent noter que, dans de nombreuses juridictions et en particulier en France, l’utilisation de Sci-Hub peut constituer une violation de la loi. Les utilisateurs de Sci-Hub le font donc à leurs propres risques. Cet article n’est pas une approbation ni un encouragement à l’utilisation de Sci-Hub, et son auteur décline toute responsabilité en cas d’utilisation de Sci-Hub par son lectorat.


Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Christophe Boudry
Enseignant/chercheur, Université de Caen Normandie
Note : les points de vue, les opinions et les analyses publiés dans les articles de la série "Les belles histoires de la science ouverte" n'engagent que leurs auteurs. Elles ne sauraient constituer l’expression d’une position du ministère de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Innovation.